qdm Journal N° 7447 du 16-Déc-2003 - Page 06 - Réf.Doc : 166427

L'hôpital se mobilise dans une ambiance délétère.

Sur fond de tensions internes, trois intersyndicats de praticiens hospitaliers organisent aujourd'hui, avec la majorité des syndicats de personnels, une journée d'action et de mobilisation. Dans le collimateur :les projets et les méthodes de réforme d'un ministre de la Santé dont les desseins en matière de redistribution des pouvoirs à l'intérieur del'hôpital échappent à une partie des professionnels concernés.

L'hôpital public offre aujourd'hui son premier gros mouvement d'humeur au ministre de la Santé. Trois intersyndicats de praticiens hospitaliers (laCHG, l'INPH et la CMH), alliés pour l'occasion aux fédérations santé de la CGT, de FO, de SUD et de la CFTC, orchestrent en effet une journée d'action et de mobilisation - parfois de grève (1).

Au menu : des assemblées générales dans les établissements, des conférences de presse visant à alerter les médias locaux, des visites aux agences régionales de l'hospitalisation (ARH). Il est rare que médecins et agents protestent de conserve. La politique hospitalière de Jean-François Mattei, et particulièrement son projet de réorganisation interne de l'hôpital, fédère la colère.

Nadine Prigent, secrétaire générale de la branche santé de la CGT, s'explique : " Le projet de nouvelle gouvernance n'est pas bon, ni pour les professionnels ni pour les usagers. C'est pour demander son retrait que nous avons formé un mouvement intersyndical avec les organisations de médecins. Le projet modifie profondément le rôle des médecins à l'hôpital, mais il nous concerne aussi, même si c'est moins direct. C'est ensemble qu'il faut lutter, car agents et médecins ont des intérêts communs : l'avenir de l'hôpital public, ses missions, ses besoins en emploi et en formation. "

Prévenu de longue date du mécontentement des hospitaliers et de leur demande d'ouverture de négociations (" le Quotidien " du 10 novembre), le ministre de la Santé n'a pas réussi à calmer les inquiétudes.

Du côté des personnels, Force ouvrière s'indigne : " Le gouvernement, en cherchant à nous enfermer dans le cadre qu'il a lui-même établi, ne répond pas à notre demande portant sur l'arrêt du plan Hôpital 2007 et sur l'ouverture urgente de véritables négociations. "

Du côté des médecins, confusion et incompréhension continuent de prédominer. Reçus à plusieurs reprises la semaine dernière par le cabinet du ministre et par Jean-François Mattei lui-même, les syndicats de praticiens hospitaliers (PH) ne savent pas toujours sur quel pied danser. En matière d'évolution des statuts, les propositions de la Direction de l'hospitalisation et de l'organisation des soins (DHOS) de supprimer le concours de PH, de disjoindre nomination et affectation et de décentraliser la gestion du corps ne soulèvent pas franchement d'enthousiasme.

Et sur le terrain de la gouvernance pure, l'expectative reste de mise. " Le cabinet semble évoluer au gré des jours et en fonction des interlocuteurs ", s'étonne le Dr François Aubart, président de la CMH (Coordination médicale hospitalière).

Le ministre a fait oralement de nouvelles propositions aux PH. Il doit leur envoyer un texte écrit à la fin du mois, revoir les syndicats à la fin janvier. Sur certains points, Jean-François Mattei aurait mis de l'eau dans son vin (en matière, par exemple, de parité entre le directeur et le président de CME au sein du futur comité exécutif de l'hôpital). Sur d'autres, comme la nomination des chefs de services - les services seraient maintenus mais de fait affaiblis si leur tête est choisie par la direction de l'hôpital -, les divergences demeurent. " Nous ne pouvons souscrire à l'idée d'une subordination du médical à un pouvoir administratif et gestionnaire ", réaffirme le Dr Pierre Faraggi, qui préside la CHG (Confédération des hôpitaux généraux).

Le ministre de la Santé, en tout cas, ne veut pas perdre de temps. Il a déclaré à l'Assemblée nationale que la " large concertation " visant à modifier " l'organisation médico-administrative " de l'hôpital devrait aboutir en janvier, permettant à une éventuelle loi d'être votée " avant l'été ". En fait de loi, il se dit même que le gouvernement pourrait, pour réviser la gouvernance de l'hôpital public, procéder par ordonnances, dès le début de l'année.

Une perspective qui n'a pas poussé les syndicats à revoir leurs mots d'ordre. Les actions d'aujourd'hui auront lieu, elles se durciront le cas échéant dès le 22 janvier. Avec la bénédiction du Parti socialiste. " Mattei donne une réponse idéologique à la crise de l'hôpital public. Ce n'est pas de mise étant donnée l'importance, l'urgence et l'enjeu de la nécessaire modernisation de l'institution ", assène le Dr Claude Pigement, délégué national du PS à la santé. La guerre des pouvoirs est ouverte. Les syndicats ne partent pas défendre leur conception de l'hôpital public la fleur au fusil.Car le climat est pour le moins délétère à l'intérieur de l'institution.

En touchant aux équilibres de la gouvernance, le ministre a certainement ouvert une boîte de Pandore. On l'a vu jusque dans nos colonnes, la guerre des pouvoirs, qui déchire médecins et directeurs mais aussi syndicats de médecins et présidents de CME, est bel et bien ouverte.

Le mouvement d'aujourd'hui n'est vu d'un bon oeil ni par les cadres administratifs de l'hôpital, ni par les président de CME qui défendent la réforme et taxent les syndicats de " corporatisme "

(voir ci-dessous la réponse du Dr Rachel Bocher, présidente de l'Intersyndicat national des praticiens hospitaliers - INPH).

" C'est un peu malsain, reconnaît le Dr Aubart, et le climat pourrait être moins tendu si le dialogue social était mené de façon différente. Pour mettre fin à cette situation, il faut que le ministre annonce clairement des arbitrages bien lisibles. "

K. P. et D. Ch.

(1) Appellent à cesser le travail la CHG, dont les psychiatres sont en particulier très remontés, et la FPS, adhérente de l'INPH.

 

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Un entretien avec la présidente de l'INPH

Le Dr Rachel Bocher : non au supermandarinat!

LE QUOTIDIEN

Vous avez appelé vos troupes à se mobiliser aujourd'hui. Pourquoi ?

Dr RACHEL BOCHER

Pour plusieurs raisons. Et d'abord, pour lancer un avertissement au gouvernement, sur le thème " Touche pas à mon service public ", tout en informant les médecins de ce qui se trame. Dans le projet de réforme qui nous est soumis, on ne retrouve pas les valeurs auxquelles nous, praticiens hospitaliers, tenons : la considération, la responsabilisation, la participation collégiale. A travers les propositions qui nous sont faites, le ministère manifeste son désir de ne voir dépasse qu'une seule tête. Il

campe sur des certitudes. Il pense par exemple que le mandarinat ne suffit plus, et qu'il est urgent de promouvoir un... supermandarinat, basé sur

l'autoproclamation, induisant le retour des clans. Voilà qui nous fait reculer trente ans en arrière !

Etes-vous donc partisane, ainsi que certains vous le reprochent, de l'immobilisme en matière d'organisation interne de l'hôpital ?

Il n'y a rien de plus faux. Bien sûr que l'hôpital a besoin de réformes. Il en a besoin deux fois, trois fois ! Mais, ainsi que l'a dit Montesquieu, " les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires ". La révision des ordonnances de 1958 aurait été importante pour, entre autres, proposer des carrières hospitalières valorisantes à nos jeunes confrères. Or, que nous propose-t-on ? Un hôpital ficelé, bâillonné, remis aux mains de quelques-uns. Non. Nous ne pouvons pas laisser mettre par terre toutes les avancées réalisées depuis quinze ans ! Quant à l'INPH, il regroupe des praticiens d'origine diverses, mais se retrouvant autour de trois principes intangibles. D'abord, ce sont des hommes et des femmes de progrès. A ce titre, ils sont bien sûr d'accord pour des aménagements et à l'opposé de toute rigidité corporatiste. Ensuite, notre engagement est total au oeur du service public : nous y sommes venus par choix, pas par dépit. Enfin, nous défendons l'égal accès aux soins - et à des soins de qualité - pour tous.

Le projet de nouvelle gouvernance ne pêche-t-il pas avant tout par son imprécision ?

Ce qui, surtout, nous laisse perplexes, c'est le décalage entre ce que nous dit Jean-François Mattei, dont je ne mets pas en doute la bonne volonté, et ce que soutient son entourage, plutôt conservateur. On a le sentiment que le ministre n'est pas libre de parole. Nous l'avons rencontré vendredi, il nous a soumis des propositions qui n'allaient pas dans le même sens que celles que nous avaient faites, la veille, à son cabinet.

Des exemples ?

Les services de l'hôpital. Pour les conseillers techniques du ministre, cela ne fait pas de doute, ils doivent disparaître. Quelques heures plus tard, pour Jean-François Mattei, ils sont maintenus. Même chose pour les dates d'application de la réforme. Le ministre dit qu'il n'est " pas pressé ", les conseillers, eux, veulent aboutir vite, dans les deux ou trois ans. Alors le plus grand flou règne, effectivement. Que seront les futurs "

pôles " des hôpitaux ? Les pouvoirs publics n'en dessinent que les contours. Ce n'est pas suffisant, surtout quand se pose la question de la

nomination de leurs responsables.

Est-ce ce flou qui favorise les antagonismes entre médecins et directeurs, syndicats et présidents de CME ?

Prenons le cas médecins/directeurs. Ce n'est pas en opposant le pouvoir des premiers à celui des seconds qu'on arrivera à quelque chose. Il faut une mission très claire des missions de chacun.

Aujourd'hui, le système qui nous est proposé fait-il que les médecins participent davantage à la gestion et aux décisions ?

Non, quelques uns seulement le pourront. Effectivement, plus le flou règne et plus les luttes de pouvoir et les

rivalités sont attisés. Reste que, au bout du compte, ce sont les médecins qui soignent et les patients viendront toujours à l'hôpital pour se faire

soigner par les médecins. Or si ceux-ci ne trouvent pas une place reconnue à l'hôpital et étant donnée la situation démographique générale, ils

choisiront... et tout le monde aura perdu. En ce sens, le projet de réforme

met en danger l'avenir du système de santé tout entier.

 

Propos recueillis pr

Karine PIGANEAU