Pour de vrais
choix d'investissements humains
Par Pierre COSTES (*) , Rachel BOCHER (+)
La tragédie sanitaire de l'été, visualisée en France et hors de France par la réquisition de camions et d'entrepôts frigorifiques, a pu ébranler la certitude nationale du « meilleur système de santé du monde ».
De cette certitude aveugle est né un conservatisme
dont on voit bien aujourd'hui les
limites.
Pourtant, nombre
d'observateurs, experts pour la plupart,
soulignent depuis plusieurs années l'urgente nécessité de réformer notre
système de santé. En premier lieu, c'est
une réforme des modèles qu'il nous faut entreprendre. Le système de santé ne se
résume pas au système de soins ni au
seul hôpital. Le soin ne se résume pas aux médicaments comme l'hôpital e se résume pas aux
urgences. L'âge et la dépendance imposent une adaptation du lieu de vie à la personne, et non l'inverse.
1) La continuité
domiciliaire est à revisiter. Le passage
brutal du domicile isolé à une structure collective ne peut plus être la seule réponse. La durée de
vie, le degré d'autonomie, les nouvelles
pathologies, imposent de nouveaux choix, à la recherche « d'une continuité apaisée ».
Les risques
d'exclusion sont grands. Cela rend plus
indispensable encore l'évolution qui s'impose, incluant le social, le
culturel et le médical.
Tout individu en
chemin vers la dépendance exige c'est normal un
bon fonctionnement des mécanismes usuels de solidarité, au nombre
desquels l'aide au logement, par exemple. Il revient à la collectivité de
favoriser toute solution permettant de
sauvegarder liberté et lien social.
2) Le système
de santé ne se résume pas au système de
soins ni au seul hôpital. Alors, la
coopération entre tous doit permettre une optimisation du système,
chaque acteur étant renforcé dans sa
responsabilité. Les médecins en domicile sont
généralistes à statut libéral et entourés par une équipe de professionnels
en ville. Les médecins des hôpitaux sont
essentiellement spécialistes entourés
d'équipes de professionnels, tous de statut public. Ces différences sont
autant d'atouts complémentaires au
bénéfice des patients.
Trente jours en
moyenne seulement passés en hôpital pour
87 années de vie. Cela mérite que l'on se
penche sur la question : intégration des équipes libérales de soins dans
les projets d'établissements et des
résidences communautaires, fluidité entre soins
primaires de proximité et services hospitaliers dont les urgences.
L'hôpital doit se recentrer sur ses missions
propres. Cela implique de vrais choix
d'investissements humains en lieu et place des seuls médicaments et
techniques. Si la remise en cause de la
prise en charge de l'urgence fait partie du débat, le tout investissement sur la gestion médicale
de crise ne saurait résumer ce débat.
3) Fin ou
renouveau de la charité : l'homme debout, libre de ses mouvements et de sa
pensée, sans souffrance physique ou psychique, n'est pas le seul statut possible dans notre monde. La
dépendance ne naît pas que de la
maladie. La petite enfance, par exemple, tout autant que la maladie,
fait partie des dépendances que notre
société a intégrées et su gérer. Les investissements particuliers ont été faits sans être pour
autant vécus comme des charges relevant
de la charité. Nous avons quitté le Moyen Age. De nos jours, il existe des lieux adaptés pour les différents âges de
la vie, du personnel et du matériel
spécialisés, des supports d'échanges culturels appropriés. De la crèche au tourisme adapté au troisième âge , la société puis le marché ont su organiser le devoir de solidarité transgénérationnelle.
Pour tous les âges. Sauf pour le grand
âge. Ne serait-il pas temps de réintégrer dans la société ceux dont la vie
dépend des autres ?
Les demandes
sont là tant il est vrai qu'un individu ne
peut être réduit à son identité sociale ou à son état : un
environnement matériel adapté domicile partagé , un environnement soignant coordonné, un environnement culturel rénové, un
environnement social et affectif préservés. Le chantier est immense.
Nos aînés
d'aujourd'hui nous demain doivent être
pleinement réintégrés dans la société par la richesse individuelle,
collective et affective qu'ils
n'auraient jamais dû perdre. Les pays du Nord ont su
le faire. Il nous revient de
révolutionner notre abord du grand âge, la continuité entre l'enfant et le
vieillard étant la seule vraie richesse de l'humanité.
* Président de MG France (Fédération française
des médecins généralistes)
+ Présidente de l'INPH
(Intersyndicale nationale des praticiens hospitaliers).