Défense
de l'hôpital, oubli des hospitalisés
>Par Alain-Gérard SLAMA
>Publié dans LE FIGARO [26 avril 2004]
Il n'est pas sûr que les médecins hospitaliers aient raison de
prendre l'opinion à témoin du malaise des hôpitaux. Le
résultat de leur
démarche pourrait se retourner contre eux et donner raison à
ceux qui pensent
que le problème de l'hôpital est celui de la fonction publique
dans son ensemble : l'idéologie du «service public», désuète
et inadaptée, est devenue, dans l'hôpital comme ailleurs, la
principale cause d'un
mouvement général de déresponsabilisation et de démotivation.
L'appel que trois cents chefs de service ont lancé le 20 avril dernier
dans la presse pour demander une réforme complète du projet
Mattei,
trop libéral à leurs yeux, s'inspirait, à l'évidence,
des manifestations de chercheurs qui, cumulées avec la contestation
des intermittents du spectacle, ont joué un rôle majeur dans
la déconfiture de la majorité
aux élections régionales.
Mais l'opinion connaît mal
l'Université. Il ne lui est pas possible de distinguer entre les augmentations
de crédit demandées par les
chercheurs et l'intérêt de la recherche. Le lien entre les moyens
demandés et leur répercussion sur l'impôt lui échappe
tout autant. D'où sa complaisance.
Chacun, en revanche, a fait, de près ou de loin, l'expérience
de l'hôpital. Chacun peut faire la différence entre les intérêts
de l'hôpital, défendus par les médecins, et ceux des hospitalisés,
qui ne sont pas nécessairement les mêmes. Chacun sait que si
le système de
santé français est, pour l'heure, un des meilleurs au monde,
c'est au prix de prélèvements obligatoires dont la lourdeur
apparaît sur la feuille de salaire. Chacun a éprouvé les
effets d'une dégradation du système qui se traduit moins par
la vétusté des locaux que par la longueur croissante des files
d'attente et par le caractère de plus en plus incertain des soins dispensés.
On sait dans quel état on entre à l'hôpital. On sait de
moins en moins dans quel état on en sortira.
Confrontée à l'expérience de chacun, l'autosatisfaction
qui se dégage de l'appel lancé par les médecins, qui
déclarent professer la plus haute idée de leur éthique
professionnelle en même temps qu'ils se bornent à demander davantage
de moyens, est trop éloignée de la réalité pour
être perçue comme crédible. En lisant le discours orgueilleux
qui juge indigne du serment d'Hippocrate la prise en compte des contraintes
d'une bonne gestion, on est fondé à se demander si la référence
au service public n'est pas, une fois de plus, l'alibi d'un conservatisme
catégoriel, et si l'augmentation des moyens de l'hôpital ne serait
pas une trappe à finances digne du père Ubu, comme l'est déjà
l'assurance-maladie.
On n'a, bien entendu, aucune raison d'exiger que les personnels de santé
comptent dans leurs rangs une proportion plus grande d'hommes et de femmes
dévoués que le reste de la société. Le monde des
médecins n'est ni pire ni meilleur qu'un autre. Mais force est de constater
que les chefs de file du service hospitalier invoquent le «service public»
comme une véritable religion et qu'ils se perçoivent comme les
officiants d'un sacerdoce.
De même que la fonction publique s'est décalquée sur le
modèle clérical, cette idéologie remonte aux ordres religieux
hospitaliers. Elle n'a plus de sens - pas plus que les privilèges de
la fonction publique - en un temps où l'évolution des moeurs,
le progrès des techniques, le fonctionnement collégial des services
et la «consumérisation» de la santé ont fait du
métier de médecin une profession comme une autre. Et où
les médecins disponibles prennent leurs vacances et leurs week-ends
comme les autres. Non seulement cette idéologie est surannée,
mais elle fait de plus en plus de mal. L'image exaltante que les médecins
ont de leur métier fabrique, certes, quelques saints ; mais elle produit
surtout des mandarins pleins de morgue, limitant leur passage dans les chambres
de leur service à quelques apparitions miraculeuses, laissant tomber
leurs diagnostics comme des verdicts et rendant leurs ordonnances comme paroles
d'évangile, surtout quand ils ont tout oublié.
Par chance, le progrès des
techniques médicales, qui sauve des millions de vies, a fait disparaître
les médecins de Molière. Mais il est loin d'avoir mis un terme
à l'ère des mandarins. Il les a, au contraire, renforcés
dans leur certitude. Le rapport consumériste croissant entre médecin
et malade plaque un sourire sur les visages, mais ce sourire est commercial.
La principale vertu attendue d'un patient est qu'il se taise. Un vétérinaire
y suffirait.
Les meilleurs de leurs cadets et
de leurs subordonnés voudraient tourner le dos à ce modèle.
Ils finissent, tôt ou tard, par y succomber, en raison de l'attente
des patients eux-mêmes, qui croient encore au vieux mythe sacerdotal
et qui se comportent comme des fidèles. Si ulcéré qu'il
soit par les délais, les négligences, les erreurs dont il souffre
dans sa chair, si exaspéré qu'il se sente par la méconnaissance
de son dossier, si écoeuré qu'il se dise par l'évanescence
du chef de service et par la désinvolture de l'infirmière qui
papote dans la cafétéria - dont le temps est compris dans les
trente-cinq heures - tandis qu'il s'acharne en vain sur la sonnette, chacun
ravale sa plainte et se confond en remerciements au passage de la soignante
et du médecin. Nul n'échappe au syndrome des otages, qui exorcisent
leur peur et croient se rendre libres en prenant le parti de leurs bourreaux.
Les vraies priorités seraient
de mesurer le coût des erreurs de diagnostic, qui prolongent les séjours,
et des analyses superflues, de surcroît refaites à chaque changement
d'étage ; elles seraient de mettre un terme à la féodalisation
des services, que la réforme Mattei a commis le sacrilège de
remettre en cause. La leçon de la canicule d'août 2003 aurait
dû pourtant être méditée : combien de lits sont
restés alors inoccupés, sous prétexte de respecter les
compétences de chaque spécialité - comme si un spécialiste
n'était pas, d'abord, un généraliste capable d'accueillir
et de soigner le trop plein des malades entassés dans les couloirs
des services d'urgence ! Plutôt que d'accroître les moyens, c'est
toute l'organisation et la distribution des responsabilités dans l'hôpital
qui doit être repensée : aux médecins la maîtrise
des soins, à la direction de l'hôpital la coordination de l'ensemble
et le contrôle de la gestion. Faute de sanction administrative, la sanction
pénale a pris le relais. Ce n'est pas un progrès.
Enfin, comme l'abrogation des trente-cinq
heures est improbable, l'optimisation du service rendu dans l'hôpital
suppose que le rendement de ses compétences soit maximisé. Cela
commence par l'éducation. La formation clinique des jeunes médecins
est notoirement insuffisante. Il en va de même de leur formation générale.
Cela se poursuit par la motivation des praticiens : la rémunération
au mérite est un tabou de la fonction publique. Elle serait pourtant
plus juste, puisqu'elle permettrait de limiter les abus du secteur privé
hospitalier, qui est une rémunération au mérite mise
à la charge des patients les plus fortunés. Et, dans la mesure
où elle rendrait les personnels plus disponibles, on serait fondé
à en attendre bien des économies.