Le diagnostic de l'Inph sur
la politique hospitalière
Rachel Bocher :
réformer la gouvernance ne suffira pas
Dans un entretien avec « le Quotidien », le Dr Rachel Bocher,
présidente de
l'Inph (Intersyndicat
national des praticiens hospitaliers), appelle de ses
voeux « une décision politique forte » pour l'hôpital public. Elle revient
sur son choix, contesté jusque dans ses propres rangs, d'accompagner la
réforme de la gouvernance des établissements.
« La grande question, c'est celle de la définition des missions de
l'hôpital »(Photo S Toubon/"le Quotidien")
LE QUOTIDIEN
- L'automne à l'hôpital s'annonce riche en événements
- publication de l'ordonnance sur la nouvelle gouvernance, ouverture des
négociations sur la revalorisation du statut des praticiens hospitaliers
(PH)... Où sont les priorités pour l'Inph ?
Dr RACHEL
BOCHER - Les négociations statutaires viennent au premier rang.
Elles sont décisives puisqu'elles vont déterminer qui seront les hommes et
les femmes qui feront l'hôpital demain, quelle que soit par ailleurs
l'organisation de l'institution. Deuxième dossier : la T2A [tarification à
l'activité, ndlr], dont il faut faire attention
qu'elle ne soit pas une
fausse bonne idée. Puis vient la démographie. C'est une question majeure,
qui va de pair avec les problèmes de la formation et de l'évaluation des
pratiques professionnelles. Enfin, bien sûr, la gouvernance est au coeur de
nos préoccupations.
Précisément, que pensez-vous de l'avancée des travaux sur cette nouvelle
gouvernance des établissements ?
Depuis que nous sommes entrés dans le comité de suivi de cette réforme - et
même si nous nous sommes sentis bien seuls, au mois de mars, en signant le
relevé de conclusions (1) -, du chemin a été parcouru. La plupart des
membres du comité de suivi partagent aujourd'hui les idées que nous, Inph,
défendions au printemps : la logique médicale de l'organisation des
établissements, par exemple - au départ, nous craignions fortement qu'avec
les projets initiaux, la rentabilité prime ; le respect de l'indépendance
professionnelle des médecins, conformément au code de déontologie ; la
liste nationale d'habilitation à la fonction de responsable de pôle ; la
garantie d'une nomination ministérielle des praticiens hospitaliers, la
valorisation du rôle des conseils des pôles... Sur de nombreux points, le
texte a été amendé dans le sens que nous souhaitions.
Malgré tout, ce dossier de la gouvernance continue de diviser les
hospitaliers et en particulier les médecins. Il risque de redessiner le
paysage syndical à l'hôpital. Comment expliquez-vous cette situation ?
Je ne vois pas les choses ainsi. Tout le monde a pris le sujet de la
gouvernance à coeur et chacun a eu des façons différentes d'exprimer ses
engagements. L'Inph est un syndicat de dialogue, de
proposition. Mais la
méthode du gouvernement, depuis quelque temps, c'est « signez avant
d'entrer dans les négociations ». Étant donné ces règles du jeu, ce qui est
important, c'est d'être présent pour faire avancer le débat. En faisant
preuve de vigilance et d'esprit critique. Sans, jamais, renier nos
convictions. Multiplier les agitations n'est pas forcément faire preuve de
plus de passion que de se coller aux dossier en se mettant
autour d'une
table avec les pouvoirs publics. Quant à parler de recomposition du
paysage
syndical, j'avoue avoir du mal à comprendre ceux qui essaient de faire du
neuf avec du vieux.
L'Inph pourrait cependant laisser des plumes dans
cette affaire qui a
occasionné le départ de trois de ses adhérents. Êtes-vous inquiète ?
J'aurais, comme vous dites, laissé des plumes dans cette affaire si je
n'avais pas signé. Cela étant, les temps changent et certains n'ont pas
pris toute l'aune de ce changement. Oui, il y a des syndicats qui sont
partis de l'Inph (le risque de ce genre de départ est
d'autant plus fort
qu'on est un grand syndicat). Certains sortent ; d'autres entrent. Et à
l'Inph, ces dernières années, pas mal de syndicats
sont entrés...
Pour réformer le statut des PH, vous voyez l'accord sur les chirurgiens
comme un tremplin ?
C'est en tout cas un point de départ. Et nous revenons de loin ! Au mois de
juin dernier, la rénovation du statut de PH devait se faire par voie
d'ordonnance ; nous - et d'autres - avons obtenu le principe de
négociations. Durant le mois d'août, nous avons dû mener un deuxième combat
car nous avons eu très peur que le statut de PH soit mis à mal pour essayer
de trouver des solutions à un vrai problème : celui de la chirurgie
publique. On ne peut pas revenir toujours sur les mêmes vieux démons - ils
ont pour nom « clientélisme », « corporatisme »... Ce n'est pas comme cela
qu'on arrivera à avoir des jeunes PH à l'hôpital public. Au bout du compte,
les chirurgiens ont permis d'arrêter une date : des négociations
commenceront le 1er octobre et elles concerneront non seulement les
chirurgiens mais l'ensemble des spécialistes. Elles n'auront pas pour seul
intérêt de faire du catégoriel et de se focaliser sur des revendications
salariales ; elles auront aussi le souci d'une réorganisation de l'offre de
soins et de la prise en compte des différentes missions des PH. Après, bien
sûr, tout commence...
La T2A a commencé à être mise en oeuvre dans les hôpitaux. Les médecins en
mesurent-ils les premiers effets ?
Mes craintes restent très fortes, ne serait-ce que parce que ceux qui sont
à l'origine de cette tarification sont actuellement très inquiets. La T2A
est un système qui risque d'entraîner à terme la guerre des pôles dans les
hôpitaux. Ses règles du jeu ne sont pas claires, les dangers de sélection
des malades restent entiers et inquiètent autant les praticiens que les
directeurs. Au fil des années, le budget global a placé les établissements
dans une situation difficile. La T2A devrait être un remède à ça mais je
suis perplexe et même pas du tout rassurée.
La mauvaise santé financière de certains hôpitaux est revenue sur le devant
de la scène. La situation, via le plan de relance de l'investissement, ne
s'améliore donc pas ?
On parle beaucoup de qualité. On ne traque pas la non-qualité.
Je renvoie
au constat de l'Anaes, qui évoque 24 % d'admissions
inappropriées à
l'hôpital (« le Quotidien » du 21 septembre). Le système change. Nous
sommes dans un nouvel âge épidémiologique. Or on soigne comme si les
affections étaient toujours les mêmes - aiguës, brèves - alors que les
maladies chroniques dominent. A partir du moment où cette évolution n'est
pas intégrée par les politiques de santé, l'hôpital continue à être le
premier et le dernier recours ; la tendance systématique à
l'hospitalisation, au recours aux techniques perdure. Du coup, nous restons
dans la ligne de mire quand on parle de dépenses de santé. Aujourd'hui, la
grande question, celle qui prime sur toutes les autres, c'est donc la
définition des missions de l'hôpital public, en tenant compte de cette
transition épidémiologique et du nouveau processus de soins qu'elle
implique. Si on veut avancer, il faut se rendre compte qu'une réforme de
l'organisation interne des hôpitaux ne suffira pas. La solution relève
d'une décision politique forte.
> PROPOS
RECUEILLIS
PAR KARINE PIGANEAU
(1) Après avoir combattu de premières propositions du gouvernement, l'Inph
a finalement accepté, le 10 mars dernier, de signer un texte amendé.
Opposés à cette signature, 3 des 14 adhérents de l'intersyndicat
ont fait
sécession.